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Francky Bertrand Béné
Des amateurs de poisson à la braise sont passés au gril chaque soir chez Julie.
L'endroit sis dans un dédale du quartier Essos, lieu dit Apollo bar ne paie de mine. Mais tous les jours, et dès l'entame de la soirée, de nombreuses personnes, hommes et femmes souvent parmi les respectables de la ville de Yaoundé se bousculent devant un grill pour déguster le maquereau braisé. Un repas qui tourne très souvent en une foire d'empoigne entre les clients et la tenancière de la gargote. On dirait que les clients ne viennent ici qu'avec la ferme intention de recevoir des insultes à profusion. Ce vendredi 9 mai, un groupe de jeunes gens dont quelques uns issus de la diaspora sont venus découvrir le lieu de restauration dont la notoriété a dépassé les frontières.
Mais les nouveaux venus dans cette maison familiale transformée pour les besoins de la cause sont vite surpris par la complicité d'un genre particulier qui lie la tenancière de l'établissement commercial passablement propre à une clientèle toujours nombreuse. Nous sommes ici chez Julie Dombu. Debout devant son four en aluminium, la jeune dame braise le poisson, ici uniquement le maquereau qu'elle a réussi à sortir des ménages à faibles revenus pour en faire un plat prisé. Une activité héritée de sa mère de regrettée mémoire, qui avait en son temps bâti la réputation du coin.
L'Å"il polisson, elle regarde tout ce beau monde, le sourire en coin. Une commande et un essai de marchandage, la vigoureuse dame sort ses gonds. Et crie sur ses clients. Des insultes de tous les acabits fusent de sa bouche. " Vous n'êtes pas obligés de vous bousculer pour manger le maquereau ". Les nouveaux visiteurs sont ahuris par l'attitude irrévérencieuse de la tenancière. Mais l'arrivée de nombreux autres clients semble les décider à goûter de ce maquereau dont on leur a tant parlé. Mais pour parvenir à leur fin, ils devront s'armer de patience. Car dans la foulée, Julie est assaillie de commandes.
Toujours aux commandes de son four, elle regarde ses clients avec un certain plaisir. Un plaisir malin, penseront certains clients. Car les blagues de mauvais goût et d'un cru qui lui est propre rythment la longue attente du maquereau braisé. Tel client se voit vertement tancé d'avoir essayé de discuter à la baisse le prix d'un poisson. Une erreur à ne pas commettre et que les habitués du coin savent éviter pour ne pas voir la foudre s'abattre sur eux. " C'est 1500 Fcfa. Et je ne discute pas. Le poisson est cher au marché", lance -t-elle à un téméraire. Tel autre, un policier en tenue et en charmante compagnie en prend pour son grade. " Vous vous prenez pour qui, moi on ne me drague pas avec le maquereau braisé ", lance Julie en son endroit. Mais le galonné, connu pour être un inconditionnel du coin répond par un sourire en coin.
Occupés à déguster le poisson, les autres clients ne se préoccupent pas de l'humour particulièrement noir de Julie. Mais elle, n'en a cure. D'ailleurs elle-même se reconnaît ce côté polisson. " Je suis deux personnes différentes. Derrière le four, je deviens agressive devant des clients eux-mêmes agressifs. La vérité c'est que dans la vie je suis une femme courtoise", avoue-t-elle. Des propos que corroborent, Simo, son jeune frère. "Vous savez qu'elle n'a qu'un seul four. Et devant la pression des clients, elle s'énerve. Mais quelquefois aussi, elle le fait pour blaguer", dit-il amusé. Et de Julie de continuer que " c'est vrai que les blagues font partie de moi. Les gens peuvent croire que je suis mal élevée mais ce n'est pas le cas".
Et pourtant entre l'assaisonnement des poissons étalés sur le grill et le service des clients, elle continue à distiller des insultes. A un autre client qui s'impatiente d'être servi et qui le fait savoir un "on va vous sonner quand ça sera prêt" refreine ses ardeurs.
Déjà des clients qui ont passé plusieurs heures sur place perdent patience. Beaucoup parmi les nouveaux venus ahuris par le comportement de la dame s'emportent et se résolvent à partir.
Hostilités
Un départ qui fait le bonheur de nouveaux arrivants et qui avaient de la peine à trouver une place assise dans ce restaurant de fortune. Et qui ouvrent les hostilités par la commande, et c'est la bonne attitude, de plusieurs bouteilles de bières toujours très glacées chez Julie. Sur ces entrefaites des laids gars, chiens, imbéciles, tu peux avoir une femme comme moi " sont servis aux arrivants. Et souvent ceux-ci ouvrent les hostilités en lançant les premiers des boutades. Et la fête aux insultes peut commencer.
Mais ce qui étonne, c'est quel poisson servi est des plus banal. En fait, il s'agit tout simplement du maquereau accompagné de frites de plantain ou bâtons de manioc. Mais pourquoi donc tant d'engouement à déguster le maquereau braisé de Julie? D'aucuns affirment que, dame Julie l'accompagne d'un piment particulièrement bien fait. Ne dit-on pas souvent que le maquereau c'est le piment. Une thèse que n'accréditent pas beaucoup qui s'agglutine tous les jours de la semaine dans un endroit presque insalubre. Couvert par paravent en tôle, le décor de Chez Julie est des plus dépouillés. La propreté est passable. Les chaises et les tables en bois ne sont pas des modèles de confort. Des chats se disputent les ar. En somme, un espace sommaire et sans luxe aucun et qui ne semble pas gêner outre mesure la maîtrise des lieux.
Toujours installée devant son four, elle donne des ordres à de jeunes gens .Tous les soirs pour leur compte. En s'adressant à eux, Julie hurle à tue tête. En cas d'absence de boissons dans le bar de son commerce, les serveurs sont sommés d'aller se ravitailler, pour satisfaire la clientèle, ailleurs.
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Déjà, il importe de ne pas énerver Julie qui pourrait bien choisir de ne pas vous servir. Et s'assurer que votre porte monnaie est bien garnie. Car, les notes sont généralement salées, le moindre poison coûtant plus de 1000 francs Cfa. Les tarifs sont prohibitifs et les gagne petits doivent se contenter d'aller manger du maquereau braisé vendu aux abords des routes de Yaoundé. Et aux débutants, il est conseillé de se tenir tranquille pour ne pas recevoir une rafale d'injures.
Il est déjà 23 heures et les gens continuent à se bousculer. Mais doivent aussi se tenir tranquilles, passer leurs commandes et attendre d'être servis. Et lorsqu'ils sont servis à temps l'essentiel est de manger pour ne pas recevoir sa dose de d'insultes. Les commandes affluent de partout. Certains garent des véhicules de luxe et viennent déguster de nombreux maquereaux braisés et généralement en galante compagnie.
Entre Julie et ses clients, les railleries continuent de fuser. Et il est particulièrement inutile de s'en offusquer. De toutes les façons, les habitués du coin ne vous écouteront même pas. Ou pis, ils pourraient même prendre le parti de Julie. Il est plus de minuit et les derniers clients sont servis. Et Julie jamais à court d'une insulte est toujours en forme. Et peut se frotter les mains d'avoir passé une soirée pleine. Les poches et la bouche pleines. La maison familiale après une séance de ménage, referme les portes. Demain, les clients seront à nouveau invités à suivre une autre d'auto flagellation. "C'est devenu comme un monde de communication entre elle et ses clients. C'est bien au- delà de la complicité et de l'intimité. C'est comme un code institué entre Julie et ses clients" explique un client fidèle. " Elle est peut-être mal élevée mais je ne sais pas jusqu'où elle va. Ce sont peut-être des blagues à sa façon. Mais une chose est sûre c'est qu'elle nous sert du bon poisson ", renchérit un autre.
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