Keyti et Ass Malick nous parle du rap africain
Pour vous, qu’est ce que représente le hip hop africain ? Parce qu’on a vu le hip hop aux Etats-Unis, au début, avec Afrika Bambaataa, c’était vraiment pour dénoncer, pour faire avancer la société. Et on se rend compte aujourd’hui que le hip hop américain perd un peu des valeurs de son origine pour devenir beaucoup plus commercial. Donc vous, par rapport au hip hop africain, qu’est-ce que vous pensez apporter de nouveau et pour vous quels en sont les enjeux ?
Ass Malick : Ca représente beaucoup de choses pour nous, en étant africain, tu vois. Y’a nos racines, y’a nos produits locaux qui sont là. Le rap, c’est quelque chose qu’on sent carrément. Donc je dis que ça représente beaucoup de choses pour nous. On cherche tous les moyens pour défendre le hip hop africain à travers l’international et à travers le monde, quoi.
Keyti : Je pense moi, comme vous avez dit par rapport au rap américain et au rap français qui ont pris cette direction ; le rap africain a beaucoup plus une dimension éducative, n’est-ce pas ? Dans la mesure où nous somme issus de pays sous-développés donc il faut forcément qu’on fasse aussi une musique de développement en réponse à la mouvance de tout ce qui se fait d’autre en Afrique. Ce sera aussi bien dans le domaine du cinéma, de la peinture, et même au niveau politique quoi, n’est-ce pas ? Moi, j’ai toujours dit que le rap est une alternative pour aider les jeunes africains. Ou le rap doit être une alternative pour les jeunes africains ; dans la mesure où nous sommes engagés sur le même terrain que les politiciens mais nous avons un discours différent, n’est-ce pas ? Je veux dire que ce sont des discours plus objectifs, n’est-ce pas ? Des discours beaucoup plus utiles. Le rap africain se positionne en tant que tel par rapport au rap français, au rap européen et au rap américain. Donc sur le plan international comme l’a dit Ass Malick, ce qu’il y a à faire valoir, justement c’est quoi ? C’est une culture, c’est une histoire, c’est un vécu au quotidien donc parce que justement, au niveau international, si je prends l’exemple de ce projet Dakar All Stars, nous, on n’est pas là pour forcément dire aux européens : « Ouais, nous sommes issus d’un continent sous-développé, on est pauvre, on n’a rien, donnez nous à manger. » Ouais on n’est pas forcément là pour ça car il y a aussi de belles histoires qui se passent en Afrique. On rit beaucoup en Afrique, on danse beaucoup en Afrique, je veux dire on partage beaucoup en Afrique. Y’a d’autres galères, on en parle, mais on parle aussi de ça.
Justement, quand vous parlez de l’international, est-ce que vous pensez que vous faîtes une musique à double vitesse ? D’abord, qui peut être consommée dans votre pays d’origine, mais aussi qui peut être exportée. Est-ce que vous pensez à ça en le faisant ou alors le faites-vous d’abord pour la population ?
Keyti : Ouais, mais forcément, il y a des considérations commerciales qui entrent en compte et je veux dire, voilà quoi, il faut aussi répondre à ces attentes là. Mais il est évident que quand on fait un produit, je veux dire en parlant aux gens qui nous sont proches, on parle en même temps à ceux qui ne connaissent rien de l’Afrique ou ceux qui ont une vision fausse de l’Afrique. Dans la mesure où nous, on considère la musique comme un partage. Je pense qu’il n’est pas forcément question de donner au public international, l’image qu’ils veulent avoir de l’Afrique. Si vraiment ce sont des gens qui sont là pour la musique, pour le message de la musique, pour le message des rappeurs, si vraiment ce sont des gens ouverts d’esprit, ils devraient prendre le message du rap africain tel qu’il leur est proposé. Ce serait ne pas vouloir imposer des critères, imposer des catégories dans lesquelles ils vont nous mettre. On prend ce risque là, on a pris le risque de présenter une Afrique urbaine. Voilà. Parce que c’est notre vie, c’est celle que nous vivons tous les jours donc si, je pense le public international a vraiment envie de découvrir l’Afrique sans y mettre les pieds, je veux dire, ça peut être un bon départ.
Est-ce que vous pensez que vous avez un impact important sur la population ? Parce que quand j’ai rencontré les Daara J, ils me disaient que parfois les vieux leur disaient qu’ils écoutaient leur musique car il y avait des sujets dont ils ne pouvaient pas parler avec leurs enfants et ils leur faisaient donc écouter la musique des rappeurs. Donc est-ce que vous pensez que le hip hop peut faire changer les mentalités ?
Keyti : Ouais, ça a beaucoup changé les mentalités. Même pas mettre de rapports entre parents et enfants, cela va trop loin. C’est juste au niveau des mentalités des jeunes sénégalais. Depuis que le rap est là, on sent qu’il y a une envie d’avancer, de poser des choses, de s’investir dans des domaines et puis de réussir dans ces domaines. Malheureusement ou heureusement, y’a aussi eu une certaine influence qui est venue des Etats-Unis qui a contribué à cela. Mais maintenant, ce qu’on essaie de faire avec le rap, c’est de rendre cette influence là, locale. De donner à ces jeunes-là, des outils qui viennent d’ici et leur proposer aussi des objectifs qui peuvent avoir la même dimension que le Sénégal, que les gens ne rêvent pas trop, que les gens n’essaient pas d’exporter des modèles qui, en aucun cas, ne pourront coller à leur société. Parce que je veux dire que c’est une société qui n’est pas à 100% négative. Il y a des choses, des valeurs qui sont ici et qui sont à conserver. Mais en même temps, on dit à ces jeunes là, ouvrez vous au monde, mélangez vous, les bonnes choses ne sont pas qu’en Afrique. Il y a de belles choses qui se passent ailleurs et si on peut en profiter, pourquoi pas. En profiter et proposer aussi ce qu’on a à proposer. Donc, je pense que, à ce niveau là, le rap a eu un impact très fort au Sénégal. Mais en même temps je pense aussi qu’on a contribué à changer pas mal de choses. Ne serait-ce qu’au niveau de la parole déjà. Nous en fait, on est une société qui est très orale, qui est super oralisée. Et donc, le fait d’utiliser le rap et le fait qu’en Afrique, le griot a toujours été considéré comme quelqu’un d’important car il sait manier la parole. Aujourd’hui, ce truc là se reporte sur les rappeurs, c’est quelque chose de très important. Tout simplement pourquoi ? Parce qu’on a su, à un moment crucial, parler aux gens, leur donner le message dont ils avaient besoin, leur dire ce qu’ils voulaient entendre entre guillemets. Ou alors ce qu’ils avaient besoin d’entendre. Donc on a aussi cassé des modèles dans la mesure où dans la société traditionnelle africaine, les plus jeunes n’ont jamais eu le droit à la parole, à chaque fois qu’il fallait aller sous l’arbre à palabres, c’était les vieillards qui y étaient. On a renversé la tendance, nous on parle au nom de toute une population, on parle au nom des femmes, des enfants, des pères de famille, voilà quoi ! Et aujourd’hui, les rappeurs sont beaucoup plus équilibrés. La dernière fois, on était sur une radio et quand on a fini l’interview, au moment de descendre, on rencontre mamless Camara qui est l’une des plus grandes figures du journalisme sénégalais. On l’a rencontré dans les escaliers, il avait écouté l’émission dans sa voiture et il nous a dit : « En tout cas, on vous remercie, parce que grâce à vous, les grandes personnes sont devenues moins idiots ». Voilà, moi c’est ça ma plus grande contribution dans le rap. Quand un jour on a fixé des objectifs et que je me rends compte qu’on a atteint ces objectifs là. Donc voilà Faada Freddy des Daara J, ils avaient bien raison de dire que le hip hop sénégalais avait un impact sur la population.
Donc, à ce moment-là, comment vous pouvez expliquer que vous avez ce rôle de griot des temps modernes et que l’état et les politiciens ne vous soutiennent pas à ce niveau là ?
Keyti : Comme tu vois, comme j’ai dit, on s’est engagé sur le même terrain qu’eux et on a un message qui, à la limite est en opposition totale avec eux, avec ce qu’ils proposent, le modèle de société, n’importe quoi qu’ils proposent aux populations. En tout cas, nous, on est là pour éveiller les populations, dire « Attention ! Il se passe ceci ou cela. » Y a des rapports mais c’est tellement des rapports d’opposition, quoi ! Là je travaille sur un projet sur le rap sénégalais et j’ai fait la constatation suivante c’est que le dernier mandat d’Abou Diouf a effectivement débuté avec la sortie de la première cassette de rap au Sénégal. Ce qui veut dire que les rappeurs ont largement contribué à ce truc là, d’où l’impact du rap sénégalais quoi !
Donc en fait ça crée vraiment une rupture entre peut-être, la tradition d’avant et maintenant ?
Keyti : Pas forcément une rupture parce que comme je t’ai dis y a des choses qui sont positives, qui sont à garder aussi dans notre culture mais je veux juste dire adapter nos vies au contexte actuel.
En Afrique pour exister, il faut faire partie d’un groupe pour être une personne. Et là on a l’impression qu’avec le hip hop c’est un moyen de s’élever seul, ce changement ayant été influencé par l’occident. Et est ce que c’est un moyen pour la jeunesse de montrer qu’elle peut s’en sortir seule ?
Keyti : C’est exactement ça. Je veux dire que cette réalité existe depuis longtemps en Afrique. L’Afrique des communautés, l’Afrique communautariste c’est maintenant une légende pour nous, quoi ! Les gens se regroupent de façon très différente où qu’ils soient. En Europe les gens ont d’autres réflexes. Le réflexe le plus immédiat pour un européen, au lieu de se retrouver chez lui avec ses amis, c’est peut-être d’appeler ses amis et dire « ouais on se retrouve dans tel bar ! ». Alors qu’en Afrique je veux dire c’est la maison quoi ! Ce n’est pas pour ça qu’on est plus communautariste que d’autres sociétés quoi ! Maintenant, cet individualisme là justement est en Afrique depuis pas mal de temps, les gens n’ont jamais voulu en parler, réclamer cet individualisme. Le rap a aussi ouvert une porte de ce coté. Bon , parce que j’imagine que quand on fait une cassette, qu’on prend un titre, qu’on parle de soi et que du début à la fin on dit « ouais je suis le meilleur, je suis le plus fort, je l’ai fait sans l’aide de personne ». Voilà quoi ! C’est qu’on est vraiment dans ce truc là quoi ! Y a tellement eu de choses nouvelles qui sont venues intégrer nos vies. Chaque africain maintenant cours derrière la richesse, c’est la réalité, parce qu’on est pauvre, donc forcément le rêve qu’on a tous c’est d’être riche. A chaque fois qu’on y arrive on a envie d’étaler ses richesses et dire « voilà quoi j’ai réussi. Je suis issu du même coin que vous, du même pays, du même quartier que vous et je l’ai fait quoi !». C’est pas forcément pour frimer, mais en positivant les choses c’est peut être une façon de dire « vous aussi vous pouvez le faire » Le rap est en train de dire, jeunes, vous aussi vous pouvez le faire, parce que le rap est le seul mouvement au Sénégal qui s’est fait tout seul, tout seul du début à la fin ! Y a eu le mouvement des Naïza dont on a beaucoup parlé, recevant beaucoup d’argent de l’Etat. Le rap n’a jamais reçu d’argent de l’Etat. Et jusqu’à aujourd’hui c’est le seul mouvement à s’être fait sans l’aide de qui que ce soit. Implicitement c’est ça le message qu’on dit aux jeunes « bah voilà au lieu de rester chez vous à boire le thé vous pouvez vous lever et essayez de voir ce que vous pouvez faire ! ».
Et la dernière ce serait, vu qu’on voit que le hip hop se développe beaucoup, que ce soit en guinée, au mali et un peu partout dans les autres pays. Est-ce que vous pensez qu’il y a vraiment une union africaine et que ça se regroupe ?
Keyti : Une union africaine au niveau du rap ? Je viens d’un séminaire organisé par Plan International. Dans ce séminaire il y a des rappeurs qui viennent du Togo, de la Guinée, de la Côte d’Ivoire, du Burkina, du Tchad, de la Mauritanie et c’es des gens qui se connaissent quoi, c’est pas des étrangers. A l’heure de la pause Big J il est allé avec les mauritaniens et les Tchadiens mangés, Awadi a pris l’ivoirienne et les burkinabé. L’union africaine elle existe déjà. Je crois que même au niveau des producteurs de spectacles. En ce moment il y a une sorte de plateforme des festivals en Afrique parce qu’ils ont tous des problèmes de financements. Il y a une plateforme des festivals rap africains qui est en train de se faire pour qu’ils puissent coordonner les dates, pour qu’ils puissent avoir des financements globaux. Ce qui résoudrait les problèmes de certains promoteurs qui n’arrivent pas à avoir ces financements. Par exemple en Guinée alors qu’on peut organiser des spectacles au Sénégal juste parce qu’il y a ces financements parce qu’ici on réussit. Je crois qu’il faut un échange de connaissances aussi à ce niveau là. C’est vraiment important quoi. Donc l’union africaine on l’a déjà quoi !
Krischa, le 28/02/2005, lors de leur conférence de presse, Dakar (Sénégal)
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